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Apprendre à dire oui, apprendre à dire non

Deux bougies allumées à la cire orange fondue, devant une peinture abstraite aux tons rouges.

Histoire fictive imaginée à partir de mes expériences dans la pratique. Toute ressemblance avec une personne réelle serait fortuite.

Manon m’écrit un jour après avoir essayé d’autres choses qui n’ont pas tout à fait pris. Elle ne présente pas sa demande comme un blocage unique, mais plutôt comme un ensemble de situations où quelque chose se passe mal sans qu’elle arrive à mettre le doigt dessus. Elle dit qu’elle a du mal à dire non, parfois oui aussi. Elle aimerait un endroit pour s’entraîner, sans enjeu, dans un cadre tenu. Elle précise, presque en s’excusant, qu’elle voit déjà un·e psychologue, et que ce qu’elle cherche n’est pas un suivi supplémentaire. Je lui explique que je ne suis pas thérapeute, je ne propose pas de suivi thérapeutique, je ne travaille pas sur l’origine de la difficulté, je n’interprète pas. Ce que je propose est autre chose, un espace, dans un cadre tenu, où quelque chose peut se vivre et se pratiquer, à son rythme.

Le premier rendez-vous est court, dans un lieu neutre. On ne se touche pas. On parle. Manon pose sa demande avec ses mots, qui ne sont pas toujours les miens, et c’est très bien comme ça. Elle décrit un « oui » qui vient avant qu’elle ait eu le temps de savoir ce qu’elle veut — un acquiescement par réflexe, par peur de décevoir, par anticipation du conflit. Elle décrit un « non » qui ne vient pas, qui vient trop tard, ou qui sort dans la colère après accumulation. Elle dit que parfois une pratique va plus loin que ce qu’elle aurait voulu, sans qu’elle ait pu s’y opposer sur le moment. Elle dit aussi que l’accès à son propre désir n’est pas simple, que savoir ce qu’elle veut est un apprentissage qu’elle n’a pas eu, ou qu’elle a désappris. La difficulté n’est pas que sexuelle, elle parle du travail, où elle se laisse marcher dessus, d’amitié, de famille, des endroits où le « oui » est plus simple que le « non ». Elle ajoute que ces ratés l’empêchent de construire les relations stables qu’elle aimerait avoir, et qu’elle n’a pas envie d’attendre que ça se résolve seule.

On parle de la peur, qui est centrale, et qui ne se laisse pas facilement mettre en mots. La peur de l’abandon revient. La peur du rejet aussi, avec la honte en dessous. La peur du conflit, et la peur que quelque chose de vrai, dit à voix haute, fasse perdre ce qu’elle a mis du temps à construire. Je ne cherche pas à classer ces peurs, à les nommer mieux qu’elle ne le fait, à les rattacher à un cadre clinique. Je les écoute, je les reformule quand c’est utile, et je vérifie qu’on se comprend. On parle ensuite du cadre, et de ce qu’on peut attendre l’un·e de l’autre. Je lui dis ce que je sais pouvoir offrir, et ce que je ne peux pas, ni ne dois pas offrir. Pas de travail sur l’origine de la difficulté, pas d’interprétation, pas de diagnostic, pas de promesse. Un sorte d’espace d’entraînement, où l’erreur n’a pas de coût disproportionné, où le « non » est accueilli sans conséquence relationnelle, où le « oui » est reçu, pas pris pour acquis — explicité, révocable, et accueilli.

Avant de commencer quoi que ce soit, on prend un premier temps pour construire un vocabulaire commun, parce que les mots qu’elle a aujourd’hui pour ses états ne couvrent pas tout. Ensemble, on note quelques formulations qu’elle pourra réutiliser. « J’ai besoin d’une pause. » « Je ne sens plus mon corps. » « Je n’ai pas envie. » « J’ai envie de… » « Je ne sais pas encore. » Ce ne sont pas des formules à apprendre par cœur, ce sont des portes de sortie, des points de reprise, des façons de se rendre présente à ce qui se passe. La liste reste ouverte, on y revient, on l’ajuste, et le « je ne sais pas » est une réponse à part entière.

Si Manon décide de revenir, les premiers exercices sont hors sexualité, et souvent même hors contact. Dire « j’ai besoin d’une pause » pendant une promenade. Choisir un restaurant qu’elle aime, refuser celui que je propose. Demander autre chose que ce qui est offert. Ce sont des situations à faible enjeu, où l’erreur ne coûte presque rien, et où le « non » peut s’exercer sans qu’il y ait un corps en jeu. On en parle après, sans dramatiser, sans surplomber. Ce qui a été facile, ce qui a coincé, ce qu’elle aimerait essayer la prochaine fois, ce qu’elle ne veut surtout pas réessayer. Également la façon dont j’ai perçu ce qu’il s’est passé, qu’elle peut prendre ou laisser. L’aftercare n’est pas un ajout à la séance, c’est une partie de la séance.

Quand la confiance est installée, des situations un peu plus engageantes peuvent se présenter, sans chronologie à tenir et sans étapes à franchir. Elles sont le plus souvent amenées par Manon, mais je peux aussi en proposer, à condition que la proposition reste une invitation, libre d’être refusée. Un toucher non sexuel — une main tenue, un bras autour de l’épaule, un massage — avec un check-in avant, pendant, après. Le « non » reste explicitement invité, et il n’a pas d’autre conséquence que le respect de ce « non ». Je ne pousse pas. Je peux nommer ce que j’observe, ouvrir une porte qu’on n’a pas encore poussée, amener une direction qu’on n’a pas explorée — toujours comme des pistes, jamais comme des étapes. C’est elle qui décide de ce qu’on explore, et c’est elle qui valide le rythme.

Ça peut aussi ne pas se passer comme prévu. Manon me demande un jour de lui toucher le cou. Elle le formule, je le fais, et une fois ma main posée, quelque chose ne va pas. Elle ne se sent pas bien, son corps se tend, le « non » ne vient pas tout de suite, ou ne vient qu’après le geste. C’est inconfortable, tout comme d’en parler après coup. On s’arrête. On prend le temps, sans dramatiser, sans se distribuer de torts — parfois il n’y a pas de tort à distribuer, juste un signal qui ne passe pas, ou qui passe trop tard. Il peut m’arriver de ne pas avoir bien lu, et c’est à regarder aussi. La fois d’après, on reprend, pas pour « réussir », mais pour vérifier qu’on peut rater, et continuer ensemble. Le cadre n’est pas un système infaillible, et ce n’est pas ce qu’on lui demande d’être. C’est un système qui prévoit l’erreur, qui sait la regarder, et qui continue après.

Arrive le moment où Manon a envie d’explorer une situation sexuelle. On en parle longtemps avant. On reprend le vocabulaire, on reprend le cadre. On parle de ce qui se passe quand le « oui » est là, de ce qui se passe quand il ne l’est plus, et de la différence entre les deux. On parle aussi de ce que le corps peut faire sans que la tête suive, et inversement. On ne va pas droit à ce qui est le plus chargé. Verbaliser ce qui fait envie et ce qui n’en fait pas, à voix haute, pendant un baiser, une caresse. Apprendre à interrompre, à reprendre, à reformuler à mi-chemin, sans que ce soit un sujet. Explorer un toucher qui devient plus explicite, avec check-in avant, pendant, après. Quand elle me demande une pénétration, on la construit à deux. Ce n’est pas un jour où quelque chose se débloque. C’est une étape, à son échelle.

Le travail n’est pas linéaire. Il arrive qu’un rendez-vous soit plus difficile qu’un autre, qu’un « non » formulé la fois précédente ne vienne pas cette fois, qu’un « oui » soit plus hésitant. Ce n’est pas un recul, c’est une variation, et on le regarde ensemble sans le juger. Le « problème » ne se résout pas en quelques séances. Il ne se résout peut-être pas du tout dans cet espace. Ce qui se passe, c’est que Manon a un endroit où elle peut s’écouter, s’exprimer, se faire entendre.

Aujourd’hui, Manon n’est pas « guérie ». Elle n’est pas devenue quelqu’un d’autre. Elle a un peu plus de vocabulaire pour ce qu’elle ressent, un peu plus de tolérance pour ses propres hésitations, un peu plus de permission de vouloir et de ne pas vouloir. Elle sait que le travail continue ailleurs, en thérapie, dans ses relations, dans les jours ordinaires. Elle sait aussi qu’elle peut revenir, sans justification, si elle en a besoin, et que le cadre sera toujours là, posé pareil, prêt à recevoir ce qu’elle apporte.

Si elle revient un jour, ce sera peut-être pour vérifier qu’un « non » tient, qu’un « oui » reste révocable, que l’hésitation a encore sa place. Pas pour boucler quelque chose. Juste pour continuer son chemin, dans un espace serein.