Un espace d'intimité, sans sexualité

Histoire fictive imaginée à partir de mes expériences dans la pratique. Toute ressemblance avec une personne réelle serait fortuite.
Lila m’écrit en prenant le temps de poser sa demande avec des mots choisis. Elle vit avec un trouble de la personnalité borderline et un syndrome post-traumatique, diagnostiqués et suivis, et elle ne demande pas que je la « comprenne » mieux que ses clinicien·ne·s. Ce qu’elle cherche, ce n’est pas une prestation, c’est un espace d’intimité sans sexualité. Un lieu où la proximité, la considération, le partage, peuvent exister sans glisser vers ce qu’elle ne peut pas, ou ne veut pas, recevoir pour l’instant. Elle est claire là-dessus, et cette clarté me suffit pour entendre la suite.
On se rencontre dans un lieu neutre, on parle, on ne se touche pas. Lila décrit ce qu’elle a essayé : des relations qui n’ont pas tenu, des tentatives de thérapie dont certaines ont buté sur l’abandon, et surtout cette difficulté à recevoir de la douceur sans que cela réactive quelque chose de plus ancien. Elle ne confond pas la douceur avec la transgression, et elle ne me demande pas d’aller là où elle ne veut pas. Elle demande un cadre où la tendresse reste possible, où le « pas de sexualité » est dit, entendu, et respecté séance après séance, sans qu’il faille le redémontrer à chaque fois, mais sans qu’il soit jamais acquis une fois pour toutes.
On parle du cadre pratique : où on se voit, à quelle fréquence, comment on s’écrit, comment on s’arrête. On parle de ce qui peut se passer à l’intérieur de cet espace : une conversation qui dure, un thé, un moment assis côte à côte, un regard, parfois un toucher encadré si elle le propose. On parle aussi de ce qui ne s’y passera pas : pas de pénétration, pas de fellation, pas de rapport, pas de pratiques qui engagent le corps de cette façon. Ce n’est pas une frustration déguisée en abstinence, c’est une frontière claire, posée par elle, que je n’ai ni à questionner ni à contourner.
Les premières rencontres sont essentiellement verbales. Lila parle de ses journées, de ce qui la traverse, de ce qui la fatigue. Je l’écoute, je reformule quand c’est utile, et je retiens ce qui semble compter pour elle. Je ne cherche pas à la « ramener » vers un sujet, ni à faire émerger quelque chose qui n’est pas prêt. L’important est qu’elle puisse s’entendre penser, et qu’elle puisse être entendue, dans un espace où ce qu’elle dit ne sert pas à produire un effet. Au fil des semaines, elle commence à nommer plus précisément ce qu’elle attend de notre cadre : du temps, de l’attention, une présence qui ne la fuit pas quand ça tangue, et une façon de tenir la distance qui n’est ni froide ni intrusive.
Un jour, elle me propose qu’on se voie autrement. Pas pour changer la nature du cadre, mais pour vérifier qu’il peut bouger un peu sans se casser. Elle suggère un moment au parc, couchés dans l’herbe, proche, sans contact. Je dis oui, en vérifiant à voix haute ce que « oui » veut dire ici : pas de contact physique, pas dépasser une limite, et la possibilité, à tout moment, de dire stop. On le fait. Ça tient. La séance d’après, elle propose une main tenue, brièvement. On en parle avant, pendant, après. Ça tient aussi. Ce ne sont pas des « progrès » au sens thérapeutique, et je ne les présente pas comme tels. Ce sont des pas dans une certaine direction, dans un cadre explicite, et qui le reste.
Il arrive que quelque chose dérape. Un jour, Lila traverse une moment difficile, et l’un de nos échanges dérive vers quelque chose de plus intense qu’elle ne l’aurait voulu. Je ne le vois pas tout de suite. Elle me le dit après. C’est inconfortable, et c’est exactement pour cela ce qu’il fallait qu’elle puisse dire. On prend le temps de regarder ce qui s’est passé, sans se distribuer de torts, sans surplomber, sans dramatiser. Le cadre n’a pas tenu comme prévu ; ce n’est pas un échec, c’est une information. On ajuste : ce qui peut se dire à quel moment, par quel canal, à quel rythme. Et la fois d’après, on reprend, pas pour effacer, mais pour vérifier que le cadre peut bouger, et continuer après avoir bougé.
Lila ne me demande pas de la réparer, et je ne le fais pas. Elle ne me demande pas de jouer un rôle, et je ne le fais pas non plus. Elle vient chercher un espace d’intimité, encadré, rediscuté aussi souvent qu’il le faut, et qui reste un espace d’intimité — pas un cabinet, pas un confessionnal, pas une chambre. Ce qu’elle y trouve, c’est une autre présence, et la confirmation qu’un lien peut être tendre sans devenir sexuel, et tenu sans devenir thérapeutique. Le reste, c’est son travail, le sien et celui des personnes qui l’accompagnent par ailleurs.